Rester jeune pour toujours

Et s’il existait désormais un remède contre la mort ?

Chez les humains, la perspective de l’immortalité - arrêt du vieillissement, rajeunissement ou retour à la vie -  est souvent accompagnée de mauvais présages : monstres aux dents longues suceurs de sang (Dracula de Bram Stoker), êtres rares traqués par les gouvernements afin de les étudier (Ajin de Gamon Sakuraï) ou dandy égoïste aux mœurs légères (Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde).
Une vie d’immortalité c’est aussi l’opportunité d’être un témoin de l’histoire, de voyager d’un bout à l’autre du monde, encore et encore, de rencontrer tous les jours des gens nouveaux, de tomber amoureux, plusieurs fois... Mais une vie d’immortalité c’est aussi l’abandon de sa première vie, la mémoire qui s’efface un  peu, voir beaucoup. 
Imaginons effectivement qu’un beau  jour, un remède contre la mort ait vu le jour,  et qu’une nouvelle société soit sur le point de voir le jour. Et vous, quelle est votre vision de cette aventure extraordinaire ?

Textes à déposer jusqu'au 7 juin sur ml_litterature@remove-this.mairie-lorient.fr


Ces ateliers sont organisés en partenariat avec l'association Les yeux Fermés :
https://association-lesyeuxfermes.fr

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L'éternité

Que me reste-t-il aujourd’hui ? Ce corps. Cette enveloppe qui ne change plus, prisonnière de la jeunesse et de la régénérescence. Ce corps qui ne peut souffrir, cette âme qui ne ressent plus rien. 
Je me souviens avoir aimé, avoir haï, avoir ri, avoir pleuré. 
J’ai fait deux fois le tour du monde. J’ai goûté à tous les mets. J’ai expérimenté toutes les activités. 
J’ai rencontré tous ceux qui restent. Nous n’avons aujourd’hui plus rien à nous dire, à nous apprendre, à partager. 
Comment apprécier la vie quand on ne peut plus la perdre? 
J’aurais aimé naître papillon.

Laura E.

Immortalité

La pluie tombe avec violence en cette fin de journée. L’orage qui menaçait la ville depuis plusieurs heures a fini par éclater, couvrant le ciel d’épais nuages noirs et plongeant les rues dans l’obscurité. Le grondement lointain, lui, annonce l’arrivée imminente des éclairs.
La capuche de l’imperméable usé d’Inès retient à peine l’eau, imbibant ses cheveux courts comme si elle sortait de la douche. Une douche glaciale, à vous geler les os, qu’aucune personne saine d’esprit n’aurait prise en tout état de cause.
Elle jette un oeil de chaque côté de la rue qu’elle vient de remonter, avant de s’engouffrer dans une ruelle adjacente dont les relents de pourriture auraient repoussé plus d’un. Elle marque une hésitation au bout de deux pas, lorsqu’elle aperçoit une silhouette immobile coincée entre une benne à ordure et un vieux chariot en métal, plein à ras bord. Mais Inès rattrape son courage à deux mains et reprend sa route. Si elle est là, ce n’est pas pour rien.
En passant devant la silhouette allongée au sol, elle ne peut s’empêcher de lui jeter un petit coup d’oeil. Elle aurait dû s’abstenir. Celui-là est mort depuis longtemps, comme l’attestent les vers qui grouillent sur son visage. L’estomac retourné, Inès détourne le regard et accélère l’allure.
Au fond de la ruelle, une grosse porte en métal. Sa destination. Son coeur redouble d’ardeur. Elle regarde une dernière fois autour d’elle, mais il n’y a que le pauvre bougre domicilié à jamais entre son caddie et sa poubelle. Inès lève le poing et tape deux coups secs sur la porte, marque un temps d’arrêt, puis toque à nouveau trois fois. Elle recule ensuite d’un pas.
L’attente ne dure que quelques instants. La porte rouillée s’ouvre en grinçant, laisse passer un raie de lumière vite occultée par un type deux fois plus grand qu’Inès et sans doute trois fois plus large. Il a l’air de celui qui a tout vu, tout fait, même le plus inavouable.
- Je viens voir le Doc, lâche-t-elle d’un ton si bas, qu’elle craint un instant de devoir se répéter.
L’armoire à glace aux cheveux bruns et aux traits burinés se contente de s’écarter en guise d’invitation. Inès prend une profonde inspiration puis pénètre dans la pièce. Elle s’arrête dans un minuscule vestibule, meublé d’une seule chaise et d’une table sur laquelle repose une tasse ébréchée remplie d’un café fumant. Face à elle, une autre porte. Que l’homme aux dimensions quasi inhumaines ouvre, avant de lui intimer d‘une voix grave :
- Bougez pas, je préviens le Doc de votre arrivée.
Inès acquiesce machinalement alors que le gars lui a déjà tourné le dos. La porte s’est à peine refermée sur lui qu’un autre type, moins imposant, plus affable, le remplace. Il regarde à peine Inès, avant de s’affaler sur la seule chaise libre et de sortir un vieux smartphone de sa poche, sur lequel il se met à pianoter avec ardeur.
Quelques secondes passent. La porte se rouvre et on lui fait signe d’avancer. Elle obéit aussitôt et se glisse dans la seconde pièce. D’un coup d’oeil circulaire, elle constate la présence d’un fragile bureau en aluminium surchargé de documents, de nombreuses armoires aux vitres fissurées et de plans de travail en métal, usés jusqu’à la corde. Assis sur un tabouret face à l’un d’eux se trouve un homme aux cheveux ras et grisonnants, penché sur un microscope.
- Méningite bactérienne, c’est bien cela ?
Alors qu’il pose la question, celui qui doit être le fameux Doc ne se redresse même pas. Il reste tout entier à son travail, quel qu’il soit.
- Oui, c’est ça, répond Inès dans un filet de voix.
- C’est pour vous ?
- Non, non ! s’écrie aussitôt Inès, de peur qu’on ne la mette dehors sans autre forme de procès. C’est pour mon fils, Lucas. Il a six ans.
Inès déglutit difficilement, le coeur battant. Elle cache ses mains tremblantes en les fourrant dans les poches de son imperméable dégoulinant d’eau alors que le Doc consent enfin à se lever de son tabouret et s’approche d’une des armoires vitrées. Inès remarque alors qu’elles sont toutes solidement cadenassées. Pour ouvrir celle qui l’intéresse, le vieil homme récupère un trousseau de clés passées sur une chaîne en fer qu’il porte autour du cou. Dans l’armoire, il récupère quelques cachets, glanés ça et là dans différentes boites en métal, qu’il fourre ensuite dans un pilulier en pastique.
- Une de chaque, tous les jours pendant une semaine, et il sera sur pied.
Inès acquiesce d’un signe de tête pour montrer qu’elle a bien compris les directives au moment où le Doc s’avance vers elle. Elle croise son regard, au bleu délavé, caractéristique de ceux qui ont fait plus que leur temps. Bien qu’il n’en paraisse que soixante-quinze, l’homme a certainement largement dépassé les deux cents ans.
Le Doc s’arrête face à elle en tendant une main vide, son chargement précieux conservé tout contre lui. Inès comprend aussitôt le message. Elle entrouvre son imperméable, plonge la main dans sa poche intérieure et en ressort un anneau d’or fin surmonté d’un diamant.
Dans son dos, l’armoire à glace lâche un sifflement.
- Ca vient pas du quincailler du coin, ça.
- C’était à Dame Cécile, confirme Inès à mi-voix, le regard fuyant. Je travaille pour elle, à la Tour.
Second sifflement, admiratif celui-ci. Ca se comprend. Si on l’avait prise en train de voler son employeuse, elle ne serait plus là pour en parler.
- C’est votre premier-né, hein ? devine le Doc lorsqu’elle dépose délicatement la bague dans la main tendue.
- Oui, répond-t-elle la gorge nouée, en revoyant la dernière image qu’elle a du petit corps malade allongé dans son lit trop étroit.
Inès sait ce qu’il pense. Elle le voit dans ses yeux. Pourquoi est-ce qu’elle a pris un si gros risque pour cet enfant, alors qu’elle aura largement le temps d’en faire encore beaucoup d’autres ?
Elle n’a même pas envie de lui expliquer. Le Doc ne pourrait pas comprendre. C’est un citadin de longue date, il est habitué à leur manière de voir les choses. Inès, non, et elle se refuse à voir son fils comme une denrée facilement remplaçable.
- C’est votre choix, après tout. Moi, je fournis les médocs et c’est tout.
Sur ces mots, il lui tend le pilulier qu’elle s’empresse d’attraper. Une fois le sésame au chaud contre sa poitrine, à la place qu’occupait l’anneau volé quelques instants auparavant, son coeur se calme un peu. Le plus dur est fait. Il ne reste plus qu’à retourner chez elle.
- Merci, lâche-t-elle avec reconnaissance.
Mais le Doc ne fait déjà plus cas de sa présence, il est retourné à son microscope. L’autre homme l’attrape alors un peu brusquement par le bras et la dirige vers la sortie. Inès ne se fait pas prier et quitte la pièce aussi vite que possible. Ils repassent dans le vestibule, elle adresse un signe de tête aux deux gardes du corps, puis sort sur la rue au moment où un éclair zèbre le ciel.
Inès s’empresse de quitter la ruelle malodorante et de retrouver la tranquillité somme toute relative de la rue. Après quelques bifurcations, elle pénètre sur une artère plus imposante, l’Avenue Principale. Toujours sous la pluie battante, elle s’arrête sur le trottoir lorsque le feu pour les piétons passe au rouge. Devant elle, sur un panneau digital s’affiche une publicité haute en couleur pour Jouvence, la pilule de longévité. Inès serre les mâchoires, fusille du regard l’actrice qui vante les mérites du produit qualifié de «miraculeux».
C’est à cause de cette saloperie quelle a dû voler et entrer en contact avec des dealers pour soigner son petit garçon. À l’heure où l’homme peut prétendre vivre jusqu’à près de quatre cents ans, les hautes instances ont estimé que soigner les malades n’étaient plus nécessaires. L’homme est désormais très facilement remplaçable. Pourquoi s’embêter à sauver des vies, quand les femmes peuvent avoir entre cinquante et cent enfants dans leur vie ?
Le feu passe au vert. Inès s’insère sur le passage clouté, anonyme parmi les autres. En traversant, elle regarde tout au bout de l’avenue, pose son regard incendiaire sur l’immense Tour.
Les riches et puissants de la ville y vivent en majorité. Ce sont les privilégiés qui, eux seuls, ont le droit de prétendre à Éternel, la version améliorée de Jouvence. Une injection, tous les ans, et les voilà immortels. Ils décident de tout, pour tous. Et le bas peuple a juste le droit de subir.
Inès se détourne et accélère le pas. Contrairement à tous ceux qui l’entourent, elle n’a pas grandi ici, elle n’a pas baigné dans cette culture où l’homme n’est que quantité négligeable. Elle est née dans l’un des derniers villages où l’on vivait encore comme avant la chute de la météorite, où ni Jouvence, ni Éternel, n’avait droit de séjour. Mais les Immortels ont eu vite fait de raser son hameau, quand ils ont appris leur existence. Hors de question pour eux de perdre un seul esclave.
Inès parcourt les derniers mètres qui la séparent de son appartement au pas de course, lorsque le grondement et les éclairs de l’orage annoncent que ce dernier est juste au dessus de sa tête. Elle déboule comme une furie dans le hall, grimpe quatre à quatre les escaliers branlants jusqu’au troisième étage et pénètre avec force dans son appartement. Elle retire son imperméable dégoulinant qu’elle accroche à la patère au moment où sa mère passe la tête par la porte de la chambre de Lucas.
- Alors ? souffle-t-elle, pleine d’espoir. Tu l’as ?
Inès acquiesce tout en sortant le précieux chargement de sa poche. Elle rejoint ensuite sa mère aux cheveux grisonnants dans la petite pièce qui sert de chambre à son fils. Elle découvre ce dernier en sueur, allongé dans ses draps humides. Inès s’agenouille près du matelas, à hauteur du visage du petit garçon puis passe un bras sous sa nuque pour le relever un peu.
- Allez mon grand, ouvre les yeux. J’ai tes médicaments.
Les paupières s’ouvrent, laissent apparaître des prunelles d’un marron clair, si semblables à celles de son père disparu. Inès glisse un premier cachet pioché dans le pilulier qu’elle glisse entre les lèvres de Lucas, puis l’aide à l’avaler en lui versant un peu dans la bouche. Elle recommence avec les deux autres médicaments et repose ensuite son fils sur les draps en lui conseillant de dormir.
- Nous avons reçu nos doses, lui annonce sa mère, quelques secondes plus tard, lorsqu’elle referme la porte de la chambre de son fils derrière elle.
Dans la cuisine, Inès voit les sachets sur la table, reçus par recommandé, que sa mère a laissé là. Elle-même a déjà pris sa dose, comme l’atteste l’un des sacs vide. Inès s’approche, ouvre le sachet et récupère la pilule ronde, frappé du symbole de l’infini. Elle voudrait pouvoir jeter cette saleté dans l’évier, la regarder glisser dans le trou et disparaître dans les tréfonds de la tuyauterie. Mais elle la prend depuis déjà six ans. C’est trop tard. Jouvence est un poison dont l’arrêt de la prise vous tue plus sûrement et plus rapidement que toutes formes de maladie existante.
Alors, les larmes aux yeux et le coeur au bord des lèvres, elle glisse sa dose de Jouvence sur sa langue et, d’un coup de tête rapide en arrière, l’envoie accomplir sa mortelle besogne.

Mélanie SERRADJ

 

Immortalité

Elle se souvient d’une époque où elle ne connaissait rien de plus mélancolique que :  faire des tresses à sa fille de dix sept ans en regardant une émission sur Michel Berger. A part peut-être faire des tresses à sa fille de dix sept ans en écoutant une émission sur Michel Berger, le dernier soir à Propriano.

C’était bien avant l’immortalité. Bien avant le temps dissout, transparent, comme une popeline de mauvaise qualité. Avant le temps cotonneux qui file éternellement entre les doigts. Le temps qui blesse encore. Qui n’arrête plus rien, étire et vous écartèle.
C’était avant la mort du vieux chat.
Avant la canicule, le soleil radieux.
Avant « Le Grand Internement ».
« Le Grand Internement » lui revient comme si c’était hier. Un hier de cent cinquante ans pourtant.
Un ailleurs. Avant.

Chacun parqué chez soi pour protéger les autres. Coupables !
Elle ne s’était jamais lavé aussi souvent les mains. Le savon, les mains, la serviette, l’eau, la peau rêche. Comme après la naissance de sa fille mais sans les taches rouges d’éosine sur la pulpe des doigts, sans la moiteur complice de la peau de bébé sur sa poitrine.
Elle se souvient du déconfinement. Ce mot n’annonçait rien de bon. Déconfinement / déconfiture.
Ça vous collait aux doigts. Et encore on oubliait débandade / déconne / détachement / désespoir. La poisse.
L’immortalité n’était plus loin.
Elle se remémore le premier jour où il a été autorisé de sortir à plus d’un kilomètre de chez soi.
C’était la saison des digitales. Son cœur n’en battait que plus fort sur les chemins de campagne.
Des haies d’honneur champêtres sur les talus. Les hampes mauves n’ont pas d’odeur mais pourtant flottait le parfum du bonheur.
Quand elle était petite le danger venait des digitales. Surtout ne pas se lécher les mains après en avoir cueilli une énorme gerbe. Durant « Le Grand Internement » le risque majeur était un petit virus. Maintenant le péril guette derrière l’éternité, l’insipide.À présent, seules les fleurs sont périssables. Leur valeur marchande est énorme ; bien au-delà de celle d’un Van Gogh ou d’un Bonnard chez Christie’s. Des hordes humaines font la queue pendant des lustres pour acquérir une tige de lys. Peu importe puisqu’ils ont tout le temps devant eux.Ils veulent acheter de l’éphémère ; des roses et du lierre ; des épines et des liens. Des entraves.Après « Le Grand Internement », avec la surveillance numérique, le digital, on a progressé vers l’éternelle jeunesse humaine. L’immortalité acquise, un goût pour l’esthétique du délitement s’est installé progressivement.  Un lent glissement vers la décrépitude architecturale.  Un penchant funeste pour le « déjà abimé » amorcé avec l’acier Corten, si neuf, si rouillé.Elle a pris peur le jour où elle a réalisé que l’art serait à jamais contemporain. Nous serons éternellement contemporains les uns des autres. A nous la faute pour toujours. A nous la responsabilité des installations branlantes, des performances morbides, des pans de l’histoire dont nous sommes peu fiers.Immortelle, elle ne trouve plus refuge dans ses chers films. La fiction est devenue fade. Disparus les films policiers, les westerns. L’arme à feu ne tue plus. Le fugitif ne peut plus se cacher, pucé comme il est. Lui restent les films romantiques ? A peine. Les liens amoureux rompus pourront renaitre dans quelques décennies. A quoi bon séduire ?  On pourra toujours renier, s’excuser des années après ou parader dans les bras d’une éternelle jeunette. A l’autre bout du monde accessible d’un clic. Et claque, à en perdre aussi le goût des voyages…

Elle est chez eux. Tous les deux, ils ont eu l’éternité pour épargner de quoi s’offrir leur petite maison.Sa nostalgie va piano…Elle natte des rubans de soie au cou de la chatte, Pénélope, restée chaton.
Leur fille a toujours vingt ans.
Le soleil se couche tout contre le cimetière de Propriano.

Véronique Le Joly

 

Merci pour leur participation.

 

Atelier d'écriture de chez soi